LE DESIGN PEUT ETRE GENERATEUR DE REVENUS EN AFRIQUE

DESIGN

Le designer marocain Hicham Lahlou a lancé l’événement Africa Design Days, dont la première édition regroupe 45 designers africains et se tient jusqu’au 19 juillet à la Villa des arts de Casablanca, en partenariat avec la Fondation ONA.

Comment est née l’idée de cette manifestation ?

En 2014, j’ai été invité à Cape Town qui était alors capitale mondiale du design. J’ai commencé à mûrir l’idée d’un événement qui soit le Mawazine du design [référence au festival de musique organisé annuellement à Rabat]. J’aime l’Afrique, je suis ami avec le designer malien Cheick Diallo. J’ai d’abord pensé à un prix, le Africa Design Days Award au profit de designers africains et de pays émergents.

On voulait identifier des talents, designers, entreprises qui œuvrent dans le design et l’architecture. Nous avons reçu plus de 500 candidatures et nous avons montré les lauréats en mai 2014 à Libreville au Gabon. Dans la foulée est né le concept d’Africa Design Days [qui se tient jusqu’au 19 juillet à la Villa des arts à Casablanca] qui est voué à devenir un hub et un réseau permettant aux acteurs du design de sensibiliser le secteur public et privé du continent africain. On veut faire comprendre que le design peut être générateur de revenus en Afrique. En sortant d’un artisanat qui ne serait que la répétition de gestes anciens, un créateur peut trouver de nouvelles perspectives, vendre son produit à un autre prix, se positionner différemment.

Y a-t-il une spécificité du design africain ?

Certains designers africains se sont déjà fait un nom a l’étranger et répondent à des besoins globaux et locaux. Cheick Diallo joue sur de l’artisanat à haute valeur ajoutée. D’autres sont dans la technologie et l’innovation. Prenez le cas du Kenyan Jeff Maina. Il a créé un boîtier Wi-Fi multiconnexions qu’on peut faire fonctionner à distance. Cet objet a été conçu au Kenya mais industrialisé aux Etats-Unis. Il est désormais exporté dans 48 pays. Le Sud-Africain Grant Gibbs lui est très impliqué dans le design social. Il est parti de l’image de la femme africaine qui va chercher l’eau au puits. Il a créé pour cela un bidon vertical en forme de roue qu’il appelle Hippo-roller et qui permet de transporter cent litres d’eau en poussant simplement une roue.

Le recyclage n’est-il pas une tendance forte du design africain ?

Clairement, il y a une culture de la débrouille. Par exemple le Sénégalais Bibi Seck réalise des poufs en plastique recyclé. Hamed Ouattara a lui retravaillé des bidons pour en faire des chaises et des bahuts. La force du design dans un pays comme l’Italie repose sur l’outil productif et le financement des grandes maisons d’édition.

Qu’en est-il en Afrique ?

La plupart des designers sont leurs propres éditeurs. Mais avec le boom dans la construction de logements sociaux au Sénégal ou en Côte d’Ivoire, avec l’émergence des classes moyennes, on va voir apparaître de nouveaux besoins en mobilier. Les grands groupes hôteliers gagneraient à faire appel aux designers africains pour valoriser un savoir-faire, offrir au client une autre expérience, éviter qu’un hôtel à Abidjan ressemble à un hôtel à Paris.

On aura aussi besoin de designers graphiques pour créer les identités visuelles et packagings des marques qui vont apparaître en Afrique. C’est de cette manière qu’on pourra créer une vraie économie du design. Aujourd’hui, les décideurs africains devraient demander à leurs designers de concevoir du mobilier urbain. Il faut décapsuler les mentalités, faire comprendre que l’artisanat c’est bien, mais qu’il ne faut pas oublier l’industrie. Il faudrait que des fonds d’investissement s’intéressent aux designers africains et développent des marques.

Peut-on imaginer un développement du design en Afrique alors qu’il n’existe que très peu d’écoles spécifiques dans le continent ?

Il y a effectivement très peu d’écoles. Mais en lançant Africa Design Days, on s’est dit qu’on allait faire comme le plan Emergence créé en 2005 pour redynamiser l’économie marocaine : quand ce plan est né, il n’y avait pas d’industrie automobile au Maroc. Il a fallu qu’on en souffle l’idée pour que les investisseurs trouvent soudain cela attractif. Je suis sûr que pour la deuxième édition d’Africa Design Days, il y aura plus de partenaires, de projets. Pour pouvoir développer un marché en Afrique, il faut interagir avec les nations qui ont inventé le design contemporain, imaginer des partenariats avec des institutions occidentales. Le musée Vitra à Bâle expose jusqu’au 13 septembre des designers africains.

La maison d’édition éponyme a-t-elle pour autant fait appel à des designers africains ?

Pas à ma connaissance, mais d’autres éditeurs s’y sont mis. L’éditeur italien Sawaya & Moroni travaille avec le designer d’origine ghanéenne David Adjaye. Daum collabore avec moi. Une marque qui veut pénétrer le continent africain a tout intérêt à avoir des designers africains dans son écurie.

Roxana Azimi

Source : https://www.lemonde.fr

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